Pourquoi avoir une vision forte et partagée est aussi critique que challengeant pour une organisation agile ?

Mise à jour le 2/10/21

Nous avons tous en mémoire au moins un exemple d’une organisation qui nous donne un sens profond ainsi qu’une envie de contribuer à son projet. Certains citent de grandes associations (Amnesty International, Habitat & Humanisme, Médecins sans Frontières), d’autres des services publics (la Santé ayant récemment gagner des points de reconnaissance aux yeux des citoyens), ou encore des entreprises technologiques américaines (Google, Tesla, Apple, Space X). Mais assez peu de personnes citent de grandes entreprises françaises, à l’exception des entreprises sociales.

Définir une vision forte est critique pour une organisation qui souhaite être agile*

*L’agilité est la caractéristique qui permet à une organisation de prospérer dans un environnement de changement constant et imprévisible (Rick Dove dans “The 21st Century Manufacturing Enterprise Strategy“ qui a pour la première fois proposé le terme Agile, en l’identifiant comme un facteur de compétitivité pour les entreprises).

Une vision forte répond à plusieurs enjeux pour l’organisation :

  1. Motiver ses collaborateurs en leur procurant du sens au projet commun.
  2. Procurer une certaine de stabilité aux collaborateurs dans un environnement de changement constant et imprévisible.
  3. Traiter les risques de dispersion dans un monde de possibilités infinies.
  4. Rendre opérant l’élargissement de la coopération au delà des frontières traditionnelles de l’organisation pour embarquer dans son aventure ses clients, ses usagers et ses partenaires.

De fait, j’ai l’intime conviction que la vision est un élément agile critique pour l’organisation, sans laquelle cette dernière ne sera jamais pleinement agile.

Reprenons points par points ces différentes fonctions.

1. Motivation & Sens

Une vision forte permet de révéler le meilleur des collaborateurs actuels comme futurs. Il va de soi qu’un collaborateur qui s’identifie à travers la vision de l’organisation est plus à même à se surpasser. A l’inverse, un collaborateur qui n’apporte que ses compétences à des activités définies sera d’abord attentif au développement de ses compétences. S’identifier à la vision de l’organisation met les collaborateurs dans une position où l’ensemble de leurs compétences peuvent être utiles. Une vision forte permet de libérer les talents de chacun.

Il ne faut là pas se méprendre, c’est bien une approche optimiste et humaniste du monde : les individus sont tous capables de grandeur dans plusieurs domaines (et pas seulement dans celui qui leur permet d’obtenir un salaire). Cette croyance est nécessaire à l’établissement d’une vision forte; ce n’est pas négociable. Si vous considérez les individus comme faibles, malveillants, fainéants ou encore stupides, ne perdez pas un seul moment à définir une vision forte. Restez cohérent et continuer à contrôler régulièrement leurs activités.

Il me semble une erreur commune de ne regarder que le prisme du recrutement des talents. Le talent peut jaillir des collaborateurs déjà présents dans l’organisation; il est déraisonnable de le chercher toujours ailleurs. Pour moi, le talent se définit comme la multiplication entre la motivation du collaborateur et ses compétences revalorisées au regard d’un but plus grand (une vision). Autrement dit, le talent est dépendant de la vision. Nous pouvons tous être talentueux à certain moments de notre vie, encore faut-il que nous en ayons l’occasion.

2. Stabilité & Flexibilité

L’évolution de l’Humanité nous montre que l’Homme cherche et tend vers la stabilité. C’est le premier enseignement que je fais du livre “Sapiens : Une brève histoire de l’Humanité” de Yuval Noah Harari (livre remarquable qui peut se lire comme l’évolution des mécanismes de la coopération humaine). Mon expérience en gestion du changement me pousse à la même affirmation; le rejet du changement et le maintien des habitudes étant les principaux signes de ce souhait de stabilité. Je ne vois pas dans l’actualité comme une preuve du contrainte. A l’échelle de l’histoire de l’Humanité, les conflits ont diminué, les Hommes se sont sédentarisés et les risques que l’Homme prend chaque jour ont quasiment disparu. Oui, l’Homme cherche cette stabilité.

Hors, l’environnement économique, écologique et politique est toujours aussi changeant. Les marchés s’affolent constamment, et l’organisation est soumise à des injonctions incessantes. Dans ce contexte, le collaborateur a besoin de repères fixes, d’une certaine stabilité. Une vision forte m’apparaît alors comme la lumière au bout du tunnel. A l’image d’un navire chahuté, le courage de ses marins ne tiendrait-il pas avant tout dans l’espoir que suscite de cet île au trésor ?

3. Attention et Priorisation

Avec la question de la liberté se pose la question du choix. Nous vivons en effet dans des sociétés qui offrent quantité de possibles. Or paradoxalement, cette grande liberté de choix peut être perverse et oppressante : l’incapacité de choisir aliène la liberté et l’excès de choix écrase l’individu. […] Or à vouloir tout entreprendre on ne réussira rien, sinon à vivre dans l’épuisement et dans la tourmente du non-accomplissement.

Comment ne pas faire le parallélisme entre ce que vivent les individus de ce texte magnifique de Frédéric Lenoir dans “Petit traité de vie intérieur” et ce que vivent les organisations actuelles. Les organisations offrent des possibilités multiples pour ses collaborateurs. Une vision forte capte l’attention des collaborateurs qui se focalisent alors au projet ultime de l’organisation. La focalisation est essentielle pour tout collectif, petite équipe comme grande organisation.

La vision est la première étape d’un alignement stratégique qui permettra à l’ensemble des collaborateurs de mettre en perspective leurs tâches en les rattachant à cette vision.

4. Coopération globale

J’adhère en grande partie à la notion d’entreprise plateforme développée par Sopra Steria depuis 2018. Je vous invite à lire son livre blanc Tome 2 Fixer un cap ambitieux et mobilisateur vers l’entreprise plateforme ainsi que le Tome 3 Entreprise plateforme : retour à la stratégie. Je vais tenter de vous définir l’essentiel de cette notion d’entreprise plateforme pour la lier avec l’intérêt d’une vision forte.

L’entreprise plateforme s’organise de manière équilibrée et ouverte autour d’individus en interrelation (clients, collaborateurs et partenaires) en accélérant leur coopération (énergie, dépendance, information) à l’aide d’une plateforme au sein d’un écosystème.

A cette première définition des livres blanc, j’y ajoute la notion de vision de manière à articuler les écosystèmes des organisations de manière cohérente.

L’entreprise plateforme cherche à atteindre une vision collective avec son écosystème, un imaginaire commun fertile et nourrissant pour tous.

Pour créer une coopération plus grande, il faut rentrer plus profondément dans l’imaginaire. C’est le deuxième enseignement que je tire du livre de Yuval Noah Harari. Passer d’un modèle de coopération de 200 grands singes à plusieurs milliers de collaborateurs nécessite des mécanismes tirés de l’imaginaire : la monnaie, la religion ou encore le capitalisme.

A travers mes expériences professionnels, j’ai observé dernièrement des dirigeants français qui commençaient à réfléchir à la cohérence des valeurs des différentes parties prenantes de leur écosystème. C’est par exemple le cas d’entreprises françaises qui font face à Amazon sur la vente de produits divers. Celles-ci cherchent à se distinguer en développant un écosystème de valeurs distinctes de celle de domination et d’écrasement véhiculée, selon elles, par les GAFA. Je pense que c’est un premier pas vers construction d’une vision forte qui parlera à l’ensemble des parties prenantes de sa plateforme.

Il est difficile de définir une vision forte

Il est difficile de définir une vision forte. Pourquoi ? Avant tout chose, je trouve que beaucoup de professionnels manquent de pratique de cette exercice. Suite à mon expérience de travail dans la Silicon Valley, j’ai été surpris à mon retour en France que mes collègues et clients ne parlent que si peu de visions (en dehors du monde des start-ups). Paradoxalement, j’ai constaté l’inverse sur le plan politique. Là, tous les français ont des choses à dire sur leur vision de la Société. Je pense que c’est une simple habitude de société (l’habitude du débat français, l’habitude du business américain).

Quand avez-vous défini une vision pour la dernière fois ? Combien de fois avez-vous fait cet exercice dans votre vie ?

Mon expérience américaine dans l’une des entreprises qui possède la vision la plus forte de la Silicon Valley m’a permis de saisir les principaux bénéfiques que je vous ai expliqué précédemment. C’est un peu comme si j’avais baigné dedans quand j’étais petit (professionnellement parlant). Depuis, je prends beaucoup de plaisir à accompagner des équipes en commençant par un atelier de définition de la vision. J’ai aidé une équipe RH à définir sa propre vision d’équipe, une communauté d’entreprise à saisir le sens de son action, des parties prenantes à saisir le projet porté par une transformation, une communauté de mon entreprise à définir une vision sur son marché, des volontaires à définir leur but, des collègues à définir leur vision professionnelle comme je l’ai fait au début de ma carrière. C’est un exercice qui commence à m’être familier. Les ateliers que j’ai mené ont toujours été porteurs de sens et de motivation pour leurs participants.

L’erreur la plus fréquente que j’ai pu observée est que nous confondons trop souvent vision et mission. Une vision est un état cible, une description du monde, des choses que nous cherchons à créer. Tous les verbes d’action n’ont donc aucunement leur place dans une vision.

La force d’une vision vient de sa résonance avec le monde qui nous entoure. Si elle ne vous émeut pas, ne provoque aucun acquiescement de votre part, c’est qu’elle n’est pas faite pour vous. Vous trouverez quelques exemples de visions que je considère comme fortes bien que cela reste très subjectif :

  • La transition agroécologique exige de replacer l’humain et la nature au centre de nos préoccupations. Les actions de Terre & Humanisme visent à concilier la réponse au besoin indispensable pour tout être humain de se nourrir avec la nécessité de préserver la terre nourricière, seule garante de la survie collective.
  • Avec l’augmentation alarmante de la précarité en France, de plus en plus de personnes s’éloignent progressivement de toutes les composantes d’une vie sociale intégrée : logement, études, emploi, famille, santé, citoyenneté… Si l’accès au logement constitue le premier socle de toute insertion, sa localisation, son environnement et l’accompagnement de la personne logée doivent aussi lui permettre de recréer des liens sociaux pour retrouver sa place dans le corps social mais aussi à terme, par une autonomie retrouvée, de s’approprier pleinement sa citoyenneté. (Habitat & Humanisme)
  • Née d’un mouvement citoyen, SINGA crée des opportunités d’engagement et de collaboration entre les personnes réfugiées et leur société d’accueil. Ensemble nous construisons des ponts entre les individus pour le vivre ensemble, l’enrichissement culturel et la création d’emplois, dans une démarche de sensibilisation pour déconstruire les préjugés sur l’asile.
  • La vision de Tesla est d’être l’entreprise automobile la plus fascinante du 21ème siècle en menant la transition du monde vers les voitures électriques pour ensuite s’élargir au énergie renouvelable. (traduction de “to create the most compelling car company of the 21st century by driving the world’s transition to electric vehicles”).
  • La vision de LEGO est une préoccupation vitale envers les enfants (traduction de “Children are our vital concern”).
  • La vision d’Apple est de croire que l’humain est sur la Terre pour faire des produits excellents (traduction de “We believe that we are on the face of the earth to make great products and that’s not changing”.)
  • La vision d’Amnesty International est celle d’un monde où chacun peut se prévaloir de tous les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et les autres instruments internationaux relatifs aux droits humains. Pour concrétiser sa vision, Amnesty International se donne pour mission de mener des recherches et des actions visant à prévenir et faire cesser les atteintes graves à l’ensemble de ces droits.

Une vision forte donne un sens à la fois au citoyen, au consom’acteur et au collaborateur que nous sommes. Elle nécessite donc de se pencher sur les mouvements de fond de la société. Quel monde cherchons-nous à construire ? A vous d’affûter votre vision du monde, à développer vos compétences de visionnaire. Je vous invite pour cela à suivre le MOOC de Ticket for Change – réalisé en partenariat avec HEC – qui vous proposera plusieurs outils.

En effectuant des recherches pour rédiger cet article, je me suis rendu compte que les quelques phrases qui composent l’énoncé d’une vision sont souvent insuffisantes pour décrire clairement la cible à atteindre. Je me suis aperçu que très souvent les organisations préféraient communiquer uniquement leur mission. Une mission avec des verbes d’action est souvent plus simple à transmettre. Il est vrai qu’il faut parfois un livre entier pour qu’un penseur nous transmette sa vision du monde, alors que dire d’un court énoncé ! Comment croire même qu’une vision forte suffit à elle-même ? C’est justement ce sur quoi nous nous pencherons par la suite : comment la faire vivre.

Après s’être dotée d’une vision forte, il faut la faire vivre

La vision de votre organisation est parfaite. Vous êtes parti pour changer le monde! Mais comment faire pour qu’elle ne soit pas que du maquillage que l’on appose sur le visage de votre organisation pour uniquement “faire joli” ? Comment faire pour qu’elle devienne réalité ?

C’est d’abord une question d’attention. Qu’affichez-vous sur les télévisions de vos grandes entreprises ? Les dernières que j’ai vues communiquaient sur ses résultats financiers (ce qui est important il va de soi). Quels succès fêtez-vous dans votre organisation et avec vos parties prenantes ? Le fait est qu’aujourd’hui beaucoup d’organisations ne bénéficient pas d’une vision vivante; elles ont oublié de mettre en place un certain nombre de routines qui leur permet à intervalle régulier de garder leur vision en vie. Il faudrait là aussi trouver des lits de réanimations de toute urgence.

Laissez-moi vous compter succinctement l’expérience de mon arrivée dans le monde du travail. J’ai commencé par deux jours d’intégration incroyables, à la suite de quoi j’en suis sorti avec cette phrase en tête : “je suis le héros de la vision de mon entreprise“. C’est un sentiment à déplacer des montagnes. Deux jours pendant lesquels on m’a présenté l’histoire de l’entreprise, son analyse du monde et de la société, sa vision, sa force créatrice, son mode de coopération, ainsi que sa mission. Aucune explication sur les processus de l’entreprise à respecter, aucune injonction sur les activités que je devais réaliser. Pendant plusieurs mois, j’ai passé des moments réguliers à m’approprier avec mes nouveaux collègues cet imaginaire (devenu réalité depuis) qu’avait dessiné un visionnaire bien entouré : Elon Musk.

Et vous, quel est le programme d’intégration de vos futurs collègues ? De quoi leur parlerez-vous ?

Il y a de nombreuses façons de faire vivre une vision. Je mentionnerais simplement un autre mécanisme : la co-conception avec les employés. C’est ce qu’a fait une entreprise internationale avec l’ensemble de ses 140 000 collaborateurs concernant ses valeurs (de mémoire, 75% d’entre eux y ont participé). Certes ce n’est pas un travail sur la vision, mais la mécanisme reste proche.

Attention à cette erreur commune: vous ne rendez pas une vision vivante en utilisant uniquement des aspects ludiques comme complément d’une vision descendante. Il faut également prendre en compte l’avis des collaborateurs qui sont, en plus d’être de bons exécutants, aussi des penseurs. La vision, lorsqu’elle est partagée dès sa conception, devient alors l’expression des convictions collectives des collaborateurs; elle vit par elle-même aux travers des collaborateurs. Pour y parvenir, il faudra peut être se pencher sur les mécaniques des assemblées constituantes.

L’investissement que nécessite la construction et l’animation d’une vision peut être très important. Peut être. Sûrement. Mais le gain qu’elle apporte est une question d’existence et de survie. Ne vous trompez pas sur cet investissement.

Conclusion

Je suis convaincu que les organisations qui continueront d’exister demain porteront une grande attention à leur vision pour en faire un mécanisme agile décisif : source d’inspiration pour les individus, source de progrès pour la société. Au plaisir d’y contribuer avec vous!

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